Béatrice Gromb Reynier, ancienne membre du jury d’examen de la Fédération Française de Wushu et auteure entre autres, du documentaire « Médecine chinoise et Qi Gong » (2016), vient d’organisée sous l’égide de la Fédération Wushu France, une réflexion intitulée « Atelier de recherche sur l’éthique de l’enseignement wushu » (les arts martiaux chinois).

Mise à jour du 21 février 2017 : Cet atelier n’est plus organisé par la FWF

En ces temps de perte de repères, devoir expliquer l’éthique s’agissant d’arts martiaux m’a semblé intéressant et j’ai souhaité en savoir plus auprès de cette élève des Maîtres Jian Liujun et Liu Dong, également directrice du portail Qi Gong TV.

Entretien avec Mme. Gromb Reynier sur l’enseignement

Portrait de Béatrice Gromb ReynierMasterfight : Bonjour Béatrice. Il me semble que ce genre d’atelier est une première. Puis-je savoir ce que tu appelles « l’éthique » et en quoi il y aurait un souci avec les wushu ?
Béatrice Gromb Reynier : L’éthique que je propose d’explorer au sein des pratiques du Wushu est des plus conventionnelle. Elle se limite à la définition du dictionnaire de Français Larousse :
– Partie de la philosophie qui envisage les fondements de la morale.
– Ensemble de principes moraux qui sont à la base de la conduite de quelqu’un.

La question de la morale se pose à chaque citoyen du monde, de France… jusqu’à sa tribu Wushu rassemblant 3 branches (appelées aussi 3 mentions) :
– les arts énergétiques (Qi Gong, etc.) ;
– les arts internes (Tai Chi Chuan, etc.) ;
– et les arts externes (Kungfu, etc. ).
Et question morale, le moins que l’on puisse dire est que nous sommes servis avec le Taôisme, le Bouddhisme et le Confucianisme comme fondement non seulement philosophique donc de la pensée, mais dans ses corporalités, dans des Taolus, des séries, des formes, des enchainements de gestes exercés avec une intention.

La morale, personne n’a à dicter à qui ce soit laquelle adopter.

En revanche, de se pauser pour en discuter, ouvrir le débat avec les 3 branches réunies afin de s’interroger sur celle qui officie, en tant qu’enseignant d’une de ses disciplines, est non seulement un droit mais un devoir vis à vis de ses adhérents, de ses publics, de la société.

Il y a autant de soucis dans le Wushu qu’en dehors de lui. Et pour cause.
Qui sont ces femmes et ces hommes qui pratiquent assidûment les arts classiques et contemporains chinois dans la société civile ?
Socialement et économiquement, ils représentent un panel riche par sa diversité de profils, tant en âges, en appartenances culturelles, politiques et religieuses, en pigmentations de peau et en motivations.
Une sorte d’échantillon de la société française aujourd’hui, en quête d’énergie, de Qi.

Il n’y a donc « pas de soucis  avec les wushu » plus qu’ailleurs, mais il y a une spécificité qui les distingue : la spiritualité, laïque, qu’il convient de respecter avec la difficulté de transmettre des valeurs venant de la Chine antique au travers nos disciplines, aujourd’hui en 2017 à l’heure du 3.0, tandis que notre civilisation semblerait s’éteindre par auto-asphyxie et perte de sens dans la manifestation d’une décadence de plus en plus absurde et effrayante.
Cela impose à mon sens la nécessité de regarder comment nous procédons pour assumer cette dimension tout en demeurant à notre place, et cela en commençant par explorer nos actes, nos paroles maitrisés et incontrôlés, avant de discourir sur nos discours.

MF : Plus tôt sur ce sujet tu me disais « les participants ne vont pas m’écouter. On va pratiquer avec des jeux de rôle de prof pour décortiquer notre éthique. » Que veux-tu dire par « décortiquer notre éthique » ?
BGR : Règle numéro 1 : on fait-observe-partage et on analyse ensuite.

Il s’agit d’un atelier de recherche. Ce n’est pas une conférence et encore moins un stage ou pire une formation.
Ce serait contradictoire avec le motif principale de cette rencontre : alimenter la culture du débat très en souffrance dans le Wushu sur des questions générales et particulières comme l’éthique de l’enseignant.
Toutes les fédérations ont une commission éthique pour sanctionner ses licenciés, en référence au règlement intérieur et aux règlementations du sport, en réalité activées principalement pour traiter de problèmes survenus lors de compétitions.

L’éthique est abordée pour son versant pénale dans nos disciplines, avec sa charte et un règlement intérieur pour référence. Des associations affichent aussi les leurs, de plus en plus personnalisées, rédigées par le professeur principal ou sous la plume du président. On y trouve de tout.

Il me paraît urgent de reprendre à la base avant de prescrire des remèdes, juger, exclure, mettre en quarantaine, isoler, bannir… quand il s’agit de ne supporter ni la critique, ni l’autre différent de soi, de sa pratique, de sa pédagogie, de sa méthode, de sa lignée, voire de sa couleur, de son sexe.

J’ai eu l’occasion d’explorer ces mêmes questions, grâce à Philippe Aspe, directeur de l’École Centre Tao, formant au professorat de Qi Gong, basée près de Tours, pour 3 promotions entre 2011 et 2013, à raison d’une journée par an et par année du cursus sur 3 ans. J’aurais bien aimé qu’il vienne, comme quelques-uns des futurs profs que j’ai rencontré à ces occasions très enrichissantes, et qui enseignent à présent. Philippe Aspe a eu l’audace de poser ce questionnement dans le cadre de sa formation. Si il y en a d’autres, je serais heureuse de les rencontrer aussi.

séparateur tai chu chuan et yin yang

Je suis enchantée d’avoir été invitée par la Fédération Wushu France, la petite dernière arrivée. J’ai adapté ma base d’exercices pour les trois mentions et sur une journée.
Le RDV étant à Lyon (cf lien ci-dessous), la FWF y est forte avec ses clubs de sports, de compétiteurs d’arts martiaux chinois et de ses pratiquants. Je ne peux pas l’ignorer pour le programme de cette journée. Ce qui m’a inspiré la première affiche sur la sécurité.

Décortiquer notre éthique : ce n’est ni sexy ni fun, dit comme ça. Ça ne donne pas envie de se faire charcuter à coup de critiques en se mettant à nu, devant les autres, voire ses élèves, au nom de l’éthique que l’on défend, que l’on incarne corps et âme avec attention, peut-être au prix d’efforts insoupçonnés.
Car l’éthique est de l’ordre de l’intime, en premier lieu, dans le même espace clos que la spiritualité. Leurs réalités, manifestées par nos actes, se gravent de notre sceau unique dans le Tao. Qu’offrons-nous véritablement aux autres de nous-mêmes ?

[…] laisser tomber les masques dans le seul but de progresser sur sa voie

Un exemple, dans le genre basique :
Vous êtes en début de saison, et vous accueillez les élèves en cours d’essai, pour les inviter à suivre votre programme de l’année.

Du connu et ultra rabâché pour certains depuis des années. Rien de compliqué.
Un prof en cours. La moitié des participants est dans le rôle des élèves, l’autre dans le rôle des observateurs pour décrypter au niveau comportementale, (attitudes, gestes, relation à l’autre, au groupe, à l’espace), du langage, des mots employés, pour conscientiser s’il y a cohérence et homogénéité entre le propos pédagogique exposé et la personne qui le défend.

La difficulté est de s’en amuser, de laisser tomber les masques dans le seul but de progresser sur sa voie, avec un maximum de clarté. Vis à vis de soi, uniquement.

C’est pourquoi cet atelier de recherche ne délivrera pas de recette toute faite. À chacun son style. Pas de copié/collé à l’aveugle.

MF : Pourquoi t’es tu engagée sur cette voie des arts internes ?
BGR : C’est elle qui m’a choisie ! (rires). C’est peut être une étape de l’aboutissement de toute une vie de femme engagée, qui fêtera ses 60 ans cet été.

Béatrice Gromb Reynier au parc de la fondation CoubertinJe suis un exemple parfait de la pratiquante lambda qui découvre le Qi Gong pendant ses vacances d’été sur une plage. J’ai suivi tout ce que la fédé (Ex FFWaemc) me disait de faire, tout le cursus pour être labellisée et enseigner tranquillement, en ouvrant des cours dans mon secteur. Je n’ai pas sauté de marche sauf une fois après l’obtention du DE, il y a pile 7 ans, en devenant jury d’examen rapidement, et présidente, la plupart du temps.
Ce qui m’a valu de vivre de l’intérieur les affres des débats internes après 11 mois de formation pour le DE avec de futurs cadres, dont la majorité l’étaient déjà parmi les externes.

J’ai ouvert le portail Qi Gong TV un an après, un média encore unique en France du fait de son indépendance des écoles et des fédérations, et ouvert à tous, y compris aux deux autres branches du Wushu et à la Médecine Traditionnelle Chinoise.
Dans le but d’offrir aux internautes, le plus large panorama possible, sans discrimination. Avec nos regards et compétences d’auteurs réalisateurs de films documentaires , nous avons imaginé avec mon mari Patrick Reynier complice depuis plus de 25 ans, que ce site gratuit pour les visiteurs, d’initiative privée, se nourrirait de l’enthousiasme de la communauté à y contribuer avec des article et des entretiens.

Mais au fil du temps, j’ai découvert toute la froideur des peurs se transformer en crispations, pour m’ouvrir les yeux sur un aspect qui m’avait complètement échappé et fondamentale : ce site est ouvert à tous pour l’ouverture et pour la tolérance à tous les Qi Gong, à toutes les pratiques traditionnelles et contemporaines qui nous rassemblent sous le terme générique : Wushu.
Et là commenceraient tous les clivages, toutes les divisions, tous les ressentiments, toutes les collusions, tous les affrontements, toutes les cruautés au nom de la détention de la vérité, d’une vérité unique implacable, mais surtout intouchable avec en contrepartie des guerres non plus froides mais glacées, glaçantes, coupantes, Game of Thrones façon l’empire du Milieu mais à la sauce saucisson-beurre-camembert-cornichon.

Qi Gong TV serait une insulte à ce principe fondamental. Voilà ce que j’aurai appris en chemin. Aussi.

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Vois-tu Gilles (ndlr : Gilles et Masterfight ne font qu’un 🙂 ), quand je pense à ça, j’ai envie de pleurer. Pas sur moi ! Sur les personnes de tous horizons, de tous âges, hommes, femmes en souffrance, débordés par le rythme infernal métro-boulot-dodo qui résistent au burn-out pour élever leurs enfants, qui courent pour arriver à l’heure au cours en ayant sauté leur repas du midi afin de partir plus tôt et ne pas manquer leur séance.

Je pense à ceux qui viennent dans nos salles pour se retrouver le temps d’un cours hebdomadaire, se recentrer, s’aligner, se défouler et mettre au repos le mental afin que leur psychisme retrouve un havre de paix, et repartir dans leurs galères, plus légers. Je pense aux gens malades qui viennent jusqu’à nous sans faire de bruit, pour retrouver de la force et de l’élan de vie en bénéficiant de la dynamique de groupe, si essentielle pour ces êtres isolés par la maladie faisant parfois de lourds efforts pour se hisser jusqu’à nous, avec une demande parfois impossible à formuler.

Je pense aux gens malades qui viennent jusqu’à nous sans faire de bruit, pour retrouver de la force et de l’élan de vie […]

Auprès de mes collègues, j’espère juste semer des pistes de réflexion, d’inscrire un type de questionnement auto critique, genre garde fou, balises pour ne pas dévier, par paresse avant tout. Dévier vers l’oublie, l’amnésie.
Ce qui m’inquiète ce sont les peurs qui assaillent, voire tétanisent notre communauté pour préférer se diluer dans la masse silencieuse de la société.

Cela me pose beaucoup de questions sur nos pratiques et nos enseignements que nous véhiculons en bons élèves disciplinés qui ont bien appris leur leçon, ayant validés leurs attestations techniques par des certificats et diplômes, des grades, des médailles, et cela pour les 3 mentions. Oui, en sous questionnement surgissent immédiatement les problématiques liées à la formation, nos formations, tandis que des écoles ouvrent de plus en plus chaque année, vendant chacune un cursus formaté par une fédération. Un autre débat. De taille aussi.

Il me paraît urgent , en tant que citoyenne de France et pour l’heure de la « planète Wushu » de mettre les choses à plat pour commencer, avant de partir tête baissée pour sortir du chapeau du magicien visionnaire des solutions à bricoler.
Je propose de rire de nous-mêmes ; c’est la meilleure façon que j’ai trouvé pour aborder des sujets qui ont tendance à fâcher plutôt qu’à concilier et à réconcilier.

L’éthique soulève les ombres et les sujets tabous. Je n’y suis pour rien.

Les peureux, désolée, vous êtes cernés.
Vide du système énergétique rein ?

La culture du débat est une urgence dans la société française. Nous n’en sommes pas exclus. Impactés, nous avons doublement du pain sur la planche.
Aborder l’erreur et l’échec comme des fatalités, dans la résignation ou l’indifférence propre à une forme de détachement du monde des affaires matérielles, est démissionner de sa fonction d’humain : nourrir la vie.

Il y va de la responsabilité éthique de chacune et de chacun de se positionner dans l’univers, dans la cité, dans sa ville, dans son groupe d’amis, à son travail, et de se remettre en cause tous les jours sans avoir à brader ses valeurs, faute de temps.

Rappel : l’éthique ne s’exerce pas à temps partiel, 2 soirs par semaine et un week-end par mois, ou seulement devant un micro. C’est tout le temps, ici et maintenant.

L’éthique est la posture philosophique personnelle de vie dans le monde, avec le monde du vivant , la nature, toutes les espèces vivantes. C’est elle qui conduit nos actes.
Tout le reste est du bavardage, des discussions de salons, des constructions pour argumenter intellectuellement ses théories persos sur la chose.

Quelle est la fonction du Wushu dans la société française aujourd’hui ?
Telle est la question que je pose. N’importe qui a le droit de la poser et d’y répondre : chercheurs en sciences de l’éducation, sociologues, journalistes, éducateurs spécialisés, psychologues, médecins… Alors, pourquoi pas nous ?

Elle appartient à tous. Aujourd’hui invitée par la FWF, j’espère demain par une autre fédération, un club. Je n’ai pas d’autre prétention que de déclencher ces rendez-vous, agiter les consciences, quand elles éprouvent le besoin de se débarrasser de quelques nœuds les ligotant.
La culture du débat, c’est du « vivre ensemble » en pratique, tout en étant soi sans se perdre dans les autres. C’est l’exercice de la démocratie et de la liberté de parole de penser et d’agir.

Choisir de la stimuler, d’y contribuer ou choisir de ne pas y participer, de la fuir est un acte politique.
L’éthique commence là.

MF : Merci Béatrice pour ces explications sur ta recherche et ton atelier.

En savoir plus

Si vous souhaitez entrer en contact avec Mme. Béatrice Gromb Reynier vous pouvez :
– la rencontrer le 19 mars 2017 à l’Atelier de recherche sur l’éthique de l’enseignement wushu ;
– la joindre par mail : reynier.beatrice@wanadoo.fr ;
– consulter son site internet : Qi Gong TV.