•  
  •  
  •  
  •  
  •  

V.I.T.R.I.O.L.

par Gérard « Smilodon »

Mes propos n’ont rien à voir avec l’acide sulfurique, et n’entendent pas être caustiques, mais cette vieille formule alchimique (avec un point entre chaque lettre), me semble pouvoir résumer la démarche initiatique qui est pour moi la base, la pierre angulaire et la gloire du Budo.

Les lettres qui composent cette formule signifient :

Visita Interiore Terae Rectificandoque Invenies Ocultum Lapidem

soit : « Visite l’intérieur de la Terre et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée » ou plus prosaïquement « Descend au plus profond de toi même et après avoir changé ce qui doit l’être, tu découvrira ta véritable nature… »

En effet si l’apparence exotérique de l’Alchimie semble être la transmutation des métaux vils en or pur, c’est pour mieux égarer le profane. Le véritable but du Grand Œuvre est de transformer l’individu en Homme accompli qui vit en harmonie avec son entourage et le cosmos. C’est aussi, à mon avis, le sens que j’ai perçu dans le Budo. En effet, si la technique (jutsu) est, de prime, bien souvent une forme de Self-Défense, plutôt brutale, Do, est l’expression d’une voie de réalisation de soi, une « école de vie », comme le disait Maître Jigoro Kano.

Dojo, le lieu d'entraînementNous disons fréquemment au Dojo que nous allons travailler ; mais qu’est ce que le Travail ?
Fondamentalement, le travail illustre notre relation avec le monde. Celui-ci, constitué d’espace, de temps, de matière, d’événements nous est donné comme une matière brute, comme une argile crue qu’il nous appartient de transformer et là réside la grandeur de l’homme. A tout moment, il dispose du pouvoir de transformer ces éléments extérieurs pour leur donner sens et beauté et ceci par un effort permanent de notre énergie intérieure à vaincre l’inertie et le fatalisme. Nous ne sommes pas au monde pour être la victime des machines économiques combinées par les hommes pour assouvir leur soif de pouvoir, mais pour transformer le monde afin de le rendre habitable dans l’harmonie et la concorde. Voilà le travail qui nous est imparti, et celui-ci commence par œuvrer sur soi.

Sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes était inscrite la maxime de Socrate : « Gnôti Seauton – Connais toi, toi même »– et les grecs y avaient ajouté : « Et tu connaîtra l’univers et les dieux ». L’introspection paraît, de tous temps, avoir été la base permettant l’ouverture vers les autres et vers l’harmonie universelle. Cette introspection qui nécessite la vacuité mentale se pratique en Orient par le bouddhisme C’han ou Zen. Mais le Budo a souvent été qualifié par de nombreux auteurs de « Zen en mouvement ». En effet les différentes techniques et exercices ne sont que le moyen de travailler sur soi pour mieux se connaître, mieux se contrôler et par là améliorer sa vie et celle de ceux qui nous entourent. Le Budo en cela tend à améliorer l’Homme et la société.

Cette nécessité de se connaître soi même et les autres est attestée par le célèbre stratège chinois Sun Tzu (Ve siècle avant J.C.) dans « L’Art de la Guerre » :

« Apprend à connaître ton ennemi et toi même et dans cent combats tu seras toujours vainqueur.
Apprend à te connaître et pas ton ennemi et tes chances de gagner et de perdre sont égales.
Gagner cent victoires dans cent batailles n’est pas le sommet du savoir, mais vaincre l’ennemi sans combat est le sommet du savoir et de la capacité. »

Quand on parle d’ennemi, d’adversaire à combattre, il ne faut pas oublier que de tous, le principal adversaire c’est soi-même. Gautama (le Bouddha) disait :

« Si dans une bataille un homme vainc cent adversaires, mais qu’un autre homme s’est vaincu lui même, celui là est le plus grand ! »

De même, deux des vingt « Kyokun » (préceptes martiaux secrets) y font référence.
– Le quatrième d’abord qui dit :
« Mazu jiko wo shire shikashite ta wo shire – D’abord se connaître soi même », dans le sens où il faut d’abord être objectif envers soi-même, sans faux semblants. Il faut abandonner ses illusions et prendre garde aux multiples pièges que notre cerveau va mettre en œuvre pour nous « endormir ».
– Le seizième ensuite :
« Danshi mon wo izureba, yaku man no teki ari – En franchissant la porte de votre maison, un million d‘ennemis vous attendent » dont la signification n’est pas celui que l’on croit comprendre en première lecture. La maison est au second niveau notre propre monde intérieur et les ennemis que nous devons y combattre sont notre vanité et notre Ego.

En fait durant ces années de pratique, comme beaucoup d’entre nous, j’ai connu des heures sombres et des moments de lumière, des moments de doute et des moments de joie, comme un gigantesque pavé mosaïque où il faut prendre garde à n’accorder de prime importance ni aux cases blanches ni aux cases noires, mais essayer de cheminer sur la ligne étroite entre les pavés avec équanimité.

Comme le disait Rudyard KIPPLING dans « If » :

« Si tu peux rencontrer victoire après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front … « 


  •  
  •  
  •  
  •  
  •