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Vous pouvez consulter ce document PDF (un peu daté dans son contenu mais toujours utile) pour cerner rapidement le travail mis en œuvre depuis la source jusqu’au pratiquant.

Les AMHE (pour Arts Martiaux Historiques Européens) couvrent l’étude historiquement démontrée de toutes les formes d’arts martiaux ayant existé en Europe depuis l’antiquité jusqu’à la fin de l’Histoire communément admise. Le champ d’investigation est donc très large et autant dire qu’entre celui qui étudie les techniques de combat d’un gladiateur et ceux qui s’intéressent au sabre de cavalerie du XIXe siècle, les méthodes d’entraînement comme les sources à dispositions et la logistique n’ont parfois tout simplement rien à voir. Nous ne prétendons pas à l’occasion de ce court article tirer des conclusions et dresser des constats pour l’ensemble de la discipline. Nous nous contenterons donc d’expliquer notre cheminement depuis 10 ans. Les lecteurs pourront alors voir combien aujourd’hui les choses vont vite et comment une discipline s’institutionnalise et devient un sport à part entière.

amheL’aventure commence à la fin des années 1990. Une poignée de chercheurs amateurs animée par un goût pour l’histoire et convaincue qu’un passé martial existe en Europe, commence à écumer les fonds d’archive en quête de sources relatant l’art du combat. Les fouilles portent rapidement leur fruit et plusieurs documents sont alors excavés du ventre de nos bibliothèques. C’est le début du développement d’Internet. Les nouvelles vont vite, les scans (NDRL : la numérisation des documents) – de qualité parfois médiocre – s’échangent facilement. On est déjà dans l’Open Source (NDLR : grosso modo, c’est le libre échange des sources permettant à l’ensemble de la communauté de travailler dessus), partie intégrante de l’ADN de la discipline. Outre les fac-simile, des transcriptions commencent à circuler et les premières traductions sont proposées. Tout est à faire, le vocabulaire des sources est abscons, nos points de comparaison sont maigres et les clichés sur l’utilisation de telle ou telle arme sont parfois tenaces. Cahin-caha, les choses avancent pourtant. Les premiers colloques réunissent des amateurs éclairés et des érudits qui échangent leurs découvertes, proposent des traductions et de nouvelles interprétations du geste. C’était au début des années 2000. En 2011, les pratiquants d’AMHE se sont réunis sous la bannière d’une fédération commune, la FFAMHE . Désormais, la discipline s’institutionnalise (mise en place d’un bulletin d’information, d’un club des instructeurs, etc.) et c’est ce n’est pas seulement vrai à l’échelon national. En février dernier l’IFHEMA, la fédération internationale d’AMHE, a ainsi été créée.

En 2009, nous avions écrit un court article sur la démarche des AMHE à partir d’une tradition allemande relative à la pratique de l’épée longue . Nous présentions comment, depuis la source transcrite puis traduite, on proposait une interprétation du geste que nous passions au crible de l’assaut. Dans cette étude, nous évoquions de façon évasive la « pratique » sans définir exactement de quoi il retournait. De l’eau a depuis coulé sous les ponts. Notre salle d’entraînement s’est structurée et en 2014 les choses ont beaucoup évolué. C’est sur cette dernière phase que nous aimerions nous appesantir quelque peu.

L’escrime de Johannes Liechtenauer repose sur un archipel de sources disparates qui s’étalent du XIVe siècle au XVIIe siècle. Ces sources ont en commun de gloser, c’est-à-dire commenter et expliquer, les strophes d’un poème crypté. Cette escrime doit permettre à ceux qui l’étudient de devenir de meilleurs combattants ou, à tout le moins, de se battre mieux que les escrimeurs « communs » de leur temps. La traduction de l’ensemble de ces sources et leur rapprochement nous a permis de mettre à jour ce que nous pensons être un système cohérent de combat. Par-delà l’anecdote technique, la pièce, la botte, on trouve une architecture complexe. La lacune ou le silence d’une source est alors pallié grâce aux explications fournies dans une autre source de même tradition. In fine, à force de croiser les textes se rapportant à une même pièce et de réduire les hypothèses par un faisceau d’indices concluant, on s’est rendu compte que nous avions bien affaire à un système complet. Les techniques se répondent, chacune connaît des failles balisées, le tout est cohérent. Une fois la méthode de combat comprise (à défaut, disons-le humblement, d’être maîtrisée), il devient possible de l’enseigner. On passe alors du domaine de la recherche et de l’interprétation du geste à celui de sa transmission.

Un débat anime aujourd’hui les AMHE quant à la façon de transmettre le geste martial. Pour faire simple, disons que nous avons d’un côté ceux qui souhaitent avoir un enseignement inspiré par la source. L’instruction doit tenir compte de la source, non seulement sur le plan technique, mais également quant aux finalités poursuivies et aux moyens de s’entraîner. De l’autre, nous avons ceux qui – au contraire – pensent que si le geste ancien doit être respecté, la finalité et les méthodes d’entraînement ne peuvent être que résolument modernes et sportives dans une salle d’entraînement du XXIe siècle. Pour le dire autrement, nous avons les thuriféraires d’une approche reconstitutive (par-delà le geste, reconstituer le contexte) et les tenants d’une approche sportive (geste ancien inclus dans un sport moderne). Cette ligne de fracture se retrouve également dans les compétitions. Pour les premiers, la compétition devrait reproduire des oppositions telles qu’elles pouvaient exister à l’époque (l’idéal étant donc de trouver un règlement de tournoi historique et de l’accommoder à nos exigences de sécurité). Les seconds actent que tout a changé : aussi bien la mentalité des combattants que le matériel que nous employons et même nos méthodes de travail (le chapelier augsbourgeois ne travaillait pas avec 15 sources traduites sous les yeux, échelonnées sur 250 ans). Ce constat dressé, autant mettre en place des règlements de compétition totalement modernes qui visent à retrouver et à s’approcher le plus possible de l’esprit de la source. C’est à dessein et à des fins pédagogiques que nous avons brossé à grands traits ces deux archétypes. En pratique, tout est plus nuancé et plus gris, chacun ajustant le curseur où bon lui semble.

Dans notre salle, nous avons choisi de mettre en place un programme complet d’apprentissage dédié aux débutants. Le but est de leur transmettre, sur une période d’un an, les bases nécessaires et suffisantes pour jouer l’épée à la main conformément aux préceptes indiqués par nos sources. Grâce à un kit d’équipement financièrement accessible (masque d’escrime, épée longue en nylon et gants matelassés) les débutants peuvent rapidement trouver du plaisir dans la pratique et s’opposer dans le cadre d’assauts. S’agissant d’une pratique résolument moderne, nos séances sont calquées sur le rythme que l’on trouve communément dans les autres salles d’arts martiaux. L’échauffement d’une vingtaine de minutes fait place à une étude technique sous forme d’une arborescence. Le geste est étudié seul, puis en binôme. Au fur et à mesure de la séance, les exercices vont en se complexifiant. L’étudiant est soumis à un aléa de plus en plus prégnant. Le mimétisme s’efface au profit d’une prise de décision dans le feu, et il s’agit alors de placer la technique dans un contexte tactique qui flirte de plus en plus avec l’assaut. Vient ensuite le temps de la mise en assaut libre ou sous contrainte. Un peu de renforcement musculaire ou de travail cardio-vasculaire est enfin proposé avant quelques étirements de rigueur pour finir la session. Rien de bien nouveau sous le soleil pour des pratiquants d’arts martiaux !

Nous voulons montrer combien notre art martial ancien enfermé dans une source écrite peut être remis au goût du jour et prendre place dans une pratique sportive moderne. Nous attirons également votre attention sur la vitesse du processus. Entre le début des années 2000 et aujourd’hui, nous sommes passés de la découverte des sources à leur enseignement et la mise en place de grandes compétitions internationales. Cette rapidité est sans doute liée à l’expérience d’autres arts martiaux ou sports de combat dont nous nous inspirons (des nains sur des épaules de géants en somme). En effet, notre matériel est directement issu d’autres arts. Nous avons donc bénéficié de leur expertise et de leurs recherches (ex : masque d’escrime, gants de Lacrosse, etc.). Aujourd’hui, nous commençons d’ailleurs à développer du matériel propre à notre discipline à l’aide d’équipementiers spécialisés. En outre, nous sommes nombreux à venir d’autres arts martiaux et donc à bénéficier de ce savoir-faire utile à l’encadrement d’une salle d’entraînement.
Une image valant cent mots, voici ce à quoi ressemble un assaut à l’épée longue entre deux pratiquants expérimentés de nos jours après deux décennies de recherche collective :

Article rédigé par
Alexander PIERRE & Gaëtan MARAIN

Pour plus de renseignements

Notre club, AMHE Paris sur Youtube
Site officiel : FFAMHE
Site officiel : IFHEMA
Site de l’HEMAC


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