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Interview par Nathalie, élève au dojo de Sèvres du professeur Pascal Lescouët, karatéka nouvellement 5ème DAN

Nathalie W. : Pourquoi passer le 5ème Dan ? Qu’est ce que cela représente pour toi ? Avais-tu une motivation et/ou des enjeux spécifiques ?

Pascal Lescouët : J’ai mis un certain temps pour me décider à franchir ce cap. En effet, la plupart des gradés que j’avais en référence étaient 5eme Dan, et je ne me sentais pas à leur niveau… Heureusement ils sont tous 7ème Dan maintenant. Ce qui m’a déterminé, c’est une envie forte de sortir de ma zone de confort, de me mettre en danger, me tester…

C’est également aujourd’hui une forme de reconnaissance et de  validation par mes pairs de mon niveau actuel. J’étais très motivé pour démontrer ce que je savais faire, que je continuais à travailler, à réfléchir et à progresser. J’ai passé mon 5ème Dan avant tout pour moi, égoïstement ! Même si l’incitation de mes proches fut aussi pour une part déterminante dans cette décision. J’ai dû également prendre en compte le fait que plusieurs élèves étaient 2ème et 3ème Dan. Il était donc important que j’obtienne mon 5ème Dan pour ne pas les « bloquer ». Un professeur qui ne passe pas ses Dan freine implicitement l’évolution de ses élèves et je pense que c’est très motivant pour les élèves de voir leur professeur donner l’exemple.

J’étais très motivé pour démontrer ce que je savais faire

NW : Quel est le grade ou la ceinture la plus importante pour toi depuis que tu pratiques le karaté ?

PL : Sans hésitation : la ceinture marron. C’est la plus intéressante car elle a une position intermédiaire essentielle et déterminante pour un karatéka débutant ayant en général déjà 2 à 3 années de pratique. La ceinture marron se retrouve alors « coincée » entre les ceintures noires qui veulent lui prouver qu’il y a bien une différence de niveau et les ceintures de couleurs qui tentent de prouver de leur côté qu’elles progressent.
Tout ceci faisant des échanges sincères et virils. Moi, je me souviens d’avoir surtout souffert avec les ceintures noires de mon club qui étaient déjà presque toutes 2ème Dan minimum … Ce faisant, beaucoup de personnes arrêtent malheureusement le karaté à la ceinture marron.

NW : Et la ceinture noire ?

PL : Oui elle est importante bien sûr mais plutôt symboliquement et pour moi beaucoup moins décisive que la marron.

…surtout rester TRES patient et déterminé !!

Lorsque tu obtiens la ceinture noire, tu penses que tu es arrivé à une étape importante. Tu n’es finalement qu’au seuil de l’acquisition des Dan. Et cette acquisition, elle demande alors de fournir sans cesse des efforts pour progresser sur une multitude de petites choses qui ne se voient pas forcément. C’est souvent difficile car il faut rester motivé. Je trouve pour ma part qu’il ne faut pas être trop exigeant mais surtout rester TRES patient et déterminé !!

NW :Comment t’es-tu préparé à ce passage de grade ?

PL : Je l’ai tout d’abord travaillé seul. J’ai réfléchi à ce que je devais surtout approfondir, ce que je voulais démontrer…

J’ai utilisé les techniques de visualisation mentale

Depuis le temps, je connais mes points forts et mes points faibles, même si c’est plus difficile d’avoir du temps pour soi lorsque l’on enseigne beaucoup et que l’on est privé d’un oeil extérieur qui puisse vous guider. Je me suis surtout beaucoup préparé psychologiquement. J’ai utilisé les techniques de visualisation mentale, je me voyais alors dans les épreuves et ça me dirigeait dans mon travail.

Je me suis projeté dans un passage de grade idéal, notamment pour l’épreuve des katas et des bunkaï. Chaque jour je me visualisais en train de passer l’examen. J’analysais comment ma personnalité se développait dans les différentes épreuves.

A ce niveau de passage de grade (ici le 5ème Dan) le candidat a des épreuves qui l’incitent à réfléchir sur l’école du Karatedo.

Il y a 4 épreuves :

  1. LE COMBAT : c’est une épreuve où le mental et l’expérience du karatéka font toute la différence.
    Mes années de compétition me servent. Je suis dans un état mental sans appréhension, je me fais confiance. Je suis pleinement dans l’attaque.
  2. LE KIHON : ce travail me parle car il correspond à ma façon de préparer mes cours. J’ai beaucoup préparé ces 10 minutes de Kihon. Je m’y suis pris 4 à 5 mois avant l’épreuve. C’est au candidat de proposer son kihon et ensuite le jury demande de démontrer avec un autre candidat la véracité des enchainements techniques effectués.
  3. LES KATAS : l’examen impose de présenter un kata libre et puis un kata imposé parmi une liste de 5 katas supérieurs. J’ai mis un mois pour choisir le kata que je souhaitais présenter. J’ai choisi Gojushiho Sho. C’est un des katas les plus longs (54 pas, c’est d’ailleurs la traduction de son nom) mais il permet de bien s’exprimer lors de l’exécution des applications (bunkaï). L’alternance du tempo lent/rapide me convient bien. C’est un kata que j’ai beaucoup présenté en compétition, je m’étais un peu lassé… Et je l’ai retrouvé avec plaisir.
  4. LES BUNKAI : le bunkaï est une épreuve à part entière. J’ai réalisé cette épreuve sur mon kata libre Gojushiho sho. Là, il faut absolument un partenaire pour mettre en pratique ses enchainements. J’ai bien évidemment demandé à mon ami José de travailler avec moi et j’ai également sollicité des élèves durant les cours à Sèvres.

NW : Comment s’est déroulé ton passage de 5ème Dan ?

PL : Très Bien. Dès le matin au réveil je me sentais vraiment prêt, relâché et tendu juste comme il faut.

C’est mon passage de grade le plus accompli

J’étais zanshin !! Cette sensation était agréable pour moi et j’ai perçu rapidement que j’avais présenté un bon travail devant me permettre d’être reçu. Et ce fut le cas. J’ai été particulièrement content de mon travail sur le combat et le kihon.  Pour le 3ème et le 4ème Dan, je n’étais pas content de moi, mais là si ! C’est mon passage de grade le plus accompli.

Nous étions environ 25 candidats à présenter le 5ème Dan, dont certains que je connaissais pour les avoir croisés lors de stages et de nos passages de grade respectifs.

Il y avait 2 jurys, de trois personnes chacun.
La remise des récompenses s’est déroulée devant 3 karatékas 8ème Dan !  

NW : Un retour sur le passé : comment as-tu découvert le karaté ?

PL : Le karaté, c’est l’histoire d’une rencontre. J’aime penser que j’attendais le karaté ou que le karaté m’attendait pour « m’éduquer », me structurer. A 10 ans, j’ai quitté ma Bretagne natale pour atterrir à Paris. Ce fut assez difficile d’autant plus que j’avais perdu beaucoup de repères importants (famille, amis, etc.).

Le karaté est devenu alors tout naturellement une sorte de trame dans tous les aspects de ma vie personnelle et professionnelle

Mon professeur de technologie au collège et également prof de karaté m’a invité à un cours de karaté qu’il donnait. Cette rencontre a été déterminante pour moi. En plus d’une discipline qui m’a plu immédiatement, j’ai découvert une personnalité attachante, passionnée, atypique… qui m’a mis le pied à l’étrier. Le karaté est devenu alors tout naturellement une sorte de trame dans tous les aspects de ma vie personnelle et professionnelle.

J’avais 14 ans. C’est sans doute pour cela maintenant que je suis très sensible aux enfants qui trouvent leur voie dans le karaté et je les soutiens autant que possible dans leur progression.

NW : Comment perçois-tu l’évolution du karaté depuis toutes ces années ?

PL : A mes débuts, cela a été vite : je m’entrainais pratiquement tous les jours et je suis passé ceinture marron dès ma 1ère année de pratique. Les cours étaient très difficiles physiquement et psychologiquement car c’était des défis permanents entre karatékas. A l’époque les ceintures ne se mélangeaient pas. Nous acceptions des charges d’effort qui aujourd’hui me paraissent déraisonnables…

On ne peut plus demander aux élèves de pratiquer sans raisonner, comme des moutons

Aujourd’hui les gens viennent s’entrainer de façon plus « soft », d’où la montée en puissance des adhérents de tous horizons. Les mentalités ont changé, les pratiquants sont plus « réfléchis », ils posent des questions et je trouve ça très bien. On ne peut plus demander aux élèves de pratiquer sans raisonner, comme des moutons. Les adhérents d’un club ne sont pas nécessairement des pratiquants se percevant comme rivaux et dotés d’un esprit samouraï. Ils veulent pratiquer le karaté et découvrent la facette de l’art martial avec beaucoup d’envie.

Lorsque je me suis lancé dans l’enseignement « enfants », j’ai dû réfléchir à une approche pédagogique complètement différente et je pense avoir su l’adapter au profit des « adultes ».

NW : En quoi le karaté est un art martial et/ou un sport ?

PL : Pour moi la question ne se pose pas. Le karaté n’est pas seulement un sport, c’est avant tout un art martial. On ne peut dissocier le karaté d’une dimension philosophique et spirituelle qui s’en empreigne. Le karaté est japonais et le restera pour cela. Ce n’est pas le football !!! Je ressens toujours comme un échec si un élève stoppe le karaté dès qu’il a sa ceinture noire. Cela veut dire qu’il n’a pas compris ce qu’est le karaté. En outre, bien des personnes se définissent comme ceinture noire alors même qu’elles ne pratiquent plus, et ce parfois, depuis des années. De mon point de vue ce ne sont plus des karatékas.

Tous les karatékas devraient lire et relire les préceptes de Funakoshi

Pour moi, un karatéka n’arrête pas le karaté. Cela n’empêche pas le questionnement bien évidemment ! Quant à moi, pendant 2 ans, j’ai pensé arrêter l’enseignement pour me consacrer à ma propre pratique. Et puis j’ai rencontré Sato qui a su me motiver avec son enseignement très adapté pour tous.

A l’époque, je manquais probablement aussi de retour de la part de mes élèves ou je ne le percevais sans doute pas suffisamment. Ma grande satisfaction est de constater leur assiduité et leur volonté de progresser. Tous les karatékas devraient lire et relire les préceptes de Funakoshi !

NW : Que t’apporte-t-il encore aujourd’hui ?

PL : Aujourd’hui mes 30 années de pratique du karaté me servent quotidiennement. Ce que m’apporte le karaté n’est certainement pas définissable ou palpable. Si je suis comme je suis c’est grâce à ou à cause du karaté.

NW : Tu as un exemple ?

PL : La gestion du stress, la maitrise de soi et la lecture de l’autre sont des éléments que j’utilise régulièrement lors de négociations dans ma vie professionnelle. Intervenir devant 200 personnes comme ça peut m’arriver, c’est beaucoup plus simple quand on a été compétiteur et que 2.000 personnes dans les tribunes me regardaient faire un kata ou un combat.

En combat, on ne peut pas se mentir

L’intérêt d’aller faire de la compétition est de se confronter aux autres mais aussi à soi, avec ses peurs et son stress. En combat, on ne peut pas se mentir. Ce n’est pas tant l’arbitre qui nous indique si nous avons gagné mais bien nous-mêmes par rapport à nos challenges personnels !

NW : Quel est ton prochain challenge ou objectif de Karatéka ?

PL : Continuer à cheminer et à me perfectionner ! Retourner à Tokyo, Kyoto… M’imprégner de cette culture japonaise que j’aime tant.

Un immense merci pour ce partage


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