• 3
  •  
  •  
  •  
  •  
    3
    Partages

L’entretien qui suit [traduit du japonais vers l’anglais par l’Aikido Journal et de l’anglais vers le français par Damien Gauthier sur Kwoon.info] fut publié le 27 mai 1956 dans le journal « Shukan Yomiuri ». Il est reproduit avec l’aimable permission de la compagnie Yomiuri Shimbun. Le texte est divisé en deux parties, dont nous vous présentons ici la seconde. O Sensei était à l’époque agé de 72 ans.

S’il n’y avait que des personnes sensées, tout se passerait bien, mais beaucoup ont des croyances erronées. Si l’Empereur était entouré de telles personnes, le résultat serait désastreux. Je ne comprends pas pourquoi il ne choisit pas des personnes comme nous dans son entourage proche. (rires)
C’est vrai. Les événements qui se sont déroulés jusqu’à maintenant n’ont pas pu être évités, et nous sommes encore dans un pays féodal. C’est pourquoi ce que je propose, c’est que nous abandonnions nos vieux habits et que nous convertissions le Japon en un pays véritablement nouveau au services duquel tous devraient se mettre. C’est ce que j’aimerais voir se produire. Vous travaillez dur, restez prudent vis à vis de ceux qui vous déplaisent et donnez l’exemple malgré tout ce que les gens peuvent dire sur vous… Eh bien, avoir trop d’idiots comme cela n’est-il pas aussi un problème ?

Le mot « idiot » (ahou) s’écrit avec deux caractères chinois signifiant « facile à prendre ». Eh bien, si tout le monde devenait « idiot », le monde serait plus facile à appréhender, non ?
Je suis heureux quand on me traite d’idiot. Cet idiot pense par lui-même et n’appartient à aucun groupe. Ceux qui jouent un rôle veulent montrer combien ils sont importants. Il n’y a rien à gagner à participer à un tel groupe.

O Sensei récite un poème
« La forme merveilleuse du ciel et de la terre est une manifestation d’une famille unique créée par les kami… »

Même si je suis un idiot ignorant, mon opinion est que si une famille n’a pas de centre, c’est comme si différentes familles vivaient dans un unique foyer. Un tel agrégat de familles ne fonctionne pas. Chacun cherche à exprimer sa propre opinion et on ne peut choisir de leader. Mais s’il y a un individu véritablement important, tout le monde le suivra tout le temps. J’ai ma propre mission que je dois remplir, et vous, monsieur, avez votre propre mission. Un journal a sa propre mission, ainsi qu’un fermier. Chacun a sa propre mission. Ainsi tout ce que nous avons à faire est d’accomplir nos missions choisies par les cieux. Si c’était le cas, il n’y aurait plus de conflit, n’est-ce pas ?

Si vous disiez que la mission des riches est d’être riche et celle des pauvres d’être pauvres, les pauvres ne l’entendraient pas de cette oreille.
Je ne parle pas d’argent ici. Je souhaite accomplir ma propre mission docilement. Cependant, dans un monde où certains, officiers militaires ou officiels du gouvernement, vous empêchent d’accomplir votre mission en insistant trop sur « l’Empereur », notre pays va se retrouver dans la même situation qu’auparavant. Il est inutile de se plaindre qu’ils ne vous autorisent pas à accomplir votre mission, sachant que les militaires sont armés. Vous êtes impuissant. De telles armes ne seront plus nécessaires.

Rien ne changera sur ce point tant que chacun attendra pour désarmer que l’autre désarme en premier.
C’est pour cela que je parle de débarrasser les esprit du militarisme. Certaines personnes ont tenté de placer le Japon au centre de l’univers et sont morts détestés. Il y en a aussi qui sont morts en essayant de défendre la démocratie. Comme le monde en a été corrompu, nous devrions immédiatement abandonner cette voie et agir rapidement. Nous devons purifier notre pays. Vous, Monsieur, ne savez pas forcément ce que je veux dire par « purifier le pays ». Je ne parle pas de l’ancien sens de « misogi » (purification) qui ne fonctionne pas. Le misogi d’aujourd’hui a déjà été transformé. Mais dans le même temps nous devrions croire en ce qui est indiqué dans la littérature classique du Japon. Le fait que le monde a été créé grâce à la vibration subtile des 75 sons y est écrit. La clarification de la méthode pour purifier toute chose et toute personne, c’est l’Aikido. C’est le royaume de l’action imprégnée de l’esprit des kami (lit. : le ciel et la terre de « sasei-itchi » [1]). C’est cela la grande démocratie. Certains disent que « saseiitchi » est un prétexte pour que l’empereur crée un gouvernement militaire, mais c’est ridicule. C’est la grande démocratie, le grand principe de non-résistance.

J’aime bien le principe de non-résistance.
Je souhaite entrer en contact avec les pacifistes. Ce sont les fanatiques religieux qui sont le plus en retard sur leur époque.

Vous dites souvent des choses qui me plaisent. (rires)
Que pensez-vous que de tels idiots entêtés puissent accomplir ?

La seule chose qu’ils puissent faire est gagner de l’argent.
J’apprécie vraiment beaucoup de prier les kami (divinités). Je me sens vraiment bien quand j’incline ma tête et joint les mains pour la prière. C’est avec un sentiment de satisfaction que je frappe mes mains face à l’autel quand je me lève le matin. Mes enfants se moquent de moi, cependant, en disant que je suis vieux-jeu. Je pense que c’est plutôt l’inverse. Je suis moderne. La raison en est que je contiens l’univers en mon sein. Je tiens en mon sein les kami des temps anciens, ceux d’aujourd’hui et du futur. Les kami restent avec les gens sains. Une grande puissance est accordée aux personnes saines. Regardez le soleil. Il est éblouissant, n’est-ce pas ? Mais pour moi il n’est pas du tout éblouissant et je peux le regarder tant je le souhaite.

N’avez-vous pas de problèmes d’yeux ? (Rires)
Je deviens ami avec le soleil. Le soleil est de mon côté. Si même une étoile vient à passer cela m’influence. Je vis dans le même univers.

C’est quasiment impossible pour moi de suivre ce que vous dites. Laissez-moi vous interroger sur le passé. Pourriez-vous nous raconter certains de vos exploits ?
J’ai oublié ces événements. Quand j’étais jeune, je pensais que j’allais servir les gens en utilisant ma force physique. A cette époque, quand je regardais autour je ne trouvais que des personnes qui étaient sages, mais pas très fortes physiquement. J’ai alors décidé d’offrir mon corps aux autres. Par exemple, quand j’allais dans la maison d’une personne religieuse, c’était mon travail de ranger les sandales de chacun en portant un gilet ou une veste.

Morihei UeshibaVous voulez dire que vous preniez soin des chaussures ?
J’étais utilisé pour prendre soin des chaussures et cultiver les légumes. C’est comme pour l’ « itoen » [2] où vous commencez par apprendre à nettoyer les toilettes. Comme j’avais une mission à accomplir, je ne pouvais me consacrer uniquement à ce type de travail. J’ai cependant eu de nombreuses activités ingrates. D’une manière ou d’une autre, je suis devenu de plus en plus robuste en faisant ce type de tâche subalterne. A une époque, j’étais auprès d’Onisaburo Deguchi de la religion Omoto. Il déclara qu’ils allaient transplanter un épais châtaignier nain grand comme ça. Plusieurs adeptes de l’Omoto essayèrent de déloger l’arbre en utilisant un bâton comme ça mais il ne bougea pas d’un pouce. Alors que je les regardais, j’ai soudain décidé d’aller déplacer cet arbre. Au moment où j’ai décidé de le faire, mon corps entier devint rouge et chaud comme si j’avais pris un bain et des larmes commencèrent à couler de mes yeux. C’était des larmes d’indignation. Je me demandais comment les gens dans le monde pouvaient ne pas s’entendre. Au moins nous les japonais devrions être amis. Je versais des larmes d’indignation. A ce moment, quand je m’attaquais seul à l’arbre , il bougea doucement, alors que plusieurs personnes rassemblées n’avaient pu le déplacer. Mes larmes d’indignation m’ont apporté de la puissance dans cette situation. Onisaburo Deguchi sensei disait que j’étais inspiré par les dieux.

C’était plutôt Onisaburo Deguchi qui était inspiré par les dieux, non ? (Rires)
C’est pour ça que j’ai adopté le surnom de « Rikizo » (lit. : « réserve de puissance »). Je pouvais faire bouger seul une arche de pierre pesant plus de 900kg.

Vous étiez adepte de l’Omoto à cette époque, n’est-ce pas ? Qu’en est-il maintenant ?
J’imagine qu’ils ne souhaitent pas me reconnaître comme l’un d’entre eux maintenant.

Qu’est-ce qui a déclenché alors votre conversion à l’Omoto ?
C’est parce que cela a guéri la maladie de mon père.

Il s’est rétabli de sa maladie ?
Il est décédé. Cela signifie qu’il a été guéri, n’est-ce pas ? Nous sommes tous malades quand nous sommes vivants. (Rires)

Votre manière de parler est vraiment mystérieuse. Je ne comprend pas vraiment ce que vous dites, jusqu’à ce que j’y réfléchisse, et… (Rire)
L’Omoto m’accepte toujours comme un membre ordinaire. La religion Omoto représente le grand principe de la démocratie. Je n’ai jamais rencontré une personne plus importante qu’Onisaburo Deguchi sensei. C’était un grand avocat de la démocratie. Il a souvent été pris à tort pour un membre du parti communiste. C’était un grand homme. J’ai appris de lui l’étude du kotodama [3]. Il ne ma pas enseigné. Je l’ai appris naturellement à son contact. Une fois, j’ai attrapé deux responsables de la religion par le col et les ait renvoyé à la maison vers minuit. Ils m’ont demandé de ne pas les tenir ainsi mais je leur ai répondu que je trouvais qu’ils racontaient n’importe quoi et les ai ramené chez eux. J’ai eu beaucoup de confrontations mais n’ai jamais été battu. Il fut un temps où je portais un sabre de bambou avec moi quand je me promenais.

Sumo - RikishiVous avez battu un lutteur de sumo, n’est-ce pas ?
Il y a eu Tenryu et Onosato. Quand ce dernier m’a attaqué ici, je l’ai soulevé doucement et l’ai projeté. Il y avait un homme nommé Toranosuke Matsumoto qui, malheureusement, est mort en Union Soviétique, qui a suggéré que Tenryu teste ma force. Tenryu a alors éclaté de rire. Il faisait plus d’un mètre quatre-vingt et pesait plus de 100kg. J’étais tellement petit qu’il était impossible de faire un combat de sumo avec lui. Néanmoins, je lui ai dit d’essayer. J’ai attrapé sa main doucement et je lui ai alors demandé de me pousser fort vers l’arrière. Même s’il poussait de toutes ses forces, je lui ai dit « Vous n’avez pas beaucoup de force, non ? » J’ai alors bougé légèrement et il est tombé. J’étais resté assis tout du long. Dans tout art martial japonais pacifique, l’harmonie est quelque chose d’important. Vous avez de la puissance quand vous restez calme. Si vous êtes trop pressé, vous perdez. En d’autres termes, Aiki signifie vaincre de manière appropriée. Vous prenez le dessus sur votre propre sabre. C’est ce qu’on appelle « katsuhayabi » [4] et c’est bien plus rapide que le soleil, la lune ou la terre. La raison en est que vous être l’univers lui-même. Il n’y a rien de plus rapide ou de plus lent dans l’univers. Il n’y a rien de plus grand.

Je suis certain que même Tenryu ne pourrait maîtriser l’univers. Qu’avez-vous fait durant la guerre ?
J’étais seul pendant la guerre. J’avais la charge de toutes les écoles de l’armée et de la marine. J’avais trois voitures et n’utilisais jamais les transports. Ils ne m’auraient pas laissé le faire. A cette époque, quand je voyageais j’avais un ticket blanc de première classe. Maintenant, c’est difficile pour moi car j’ai des tickets normaux.

Les officiers militaires pouvaient-ils comprendre l’esprit de l’Aikido ?
Non, ils en étaient incapables. Les officiers militaires étaient tournés vers les batailles, et j’étais tourné vers moi-même, vers l’Aiki.

Même si vous leur aviez expliqué, ils n’auraient pas répondu « Aye, aye Sir ! », n’est-ce pas ?
Ils auraient juste répondu « Aiya, aiya ! » (équivalent approximatif de « en garde », jeu de mot sur l’expression anglaise de l’intervieweur qui signifie « Oui Monsieur »).


  • 3
  •  
  •  
  •  
  •  
    3
    Partages